LITTERÆ
Multilingual literary magazine
THANATOLOGIE par Eugene Giurgiu
- En quoi puis-je vous être utile, Mademoiselle Alison Fogg ? Je vous prie de vous asseoir...
Mademoiselle Fogg s'asseoit. Elle était vêtue d'un tailleur bleu qui mettait en valeur ses yeux de cette nuance que je considerai depuis longtemps appartenir aux irlandais. Je crois qu'elle n'avait pas plus de 19 à 2O ans. Elle s'assit sur le bord de la chaise, aves la timidité des personne bien élevées qui craignent d'importuner.
- Je ne sait pas si je suis bien tombée. Sur vôtre plaque professionelle est marqué que vous offrez des conseils et aide pour des problèmes afférants à la famille. Je suppose que cela veut dire des mésententes entre les époux ou des divorces, ou encore des partage des biens. N'est-ce pas ?
- Non seulement cela, Mademoiselle. Nôtre compétence est beaucoup plus grande. Racontez-moi ce qui vous préoccupe afin que je voie ce que je peux faire pour vous aider.
- Je ne voudrais pas vous prendre trop de temps. Si vous estimez que c'est mieux, je reviendrai une autre fois.
Je me rendis compte qu'elle préferait partir.
- Je suis à vôtre disposition. Désirez-vous un café ou un thé ?
- Oh, non, je vous remercie, dit-elle, surprise de ma proposition. En realité je ne sais pas si je peux vous ennuyer avec des questions de si peu d'importance.
Comme je ne répondit rien, elle continua :
- Mon père est trés malade. Depuis longtemps. Les médecins disent qu'il pourrait... cesser de vivre n'importe quand... mais, également, qu'il pourrait continuer de vivre des mois ou même des années.
Elle sortit un mouchoir de son sac à main et essuya quelque larmes.
- C'est triste, c'est très triste, Mademoiselle. L'hospitalization coûte beaucoup d'argent.
- Mais non, c'est pas ça ! Il n'est pas à l'hôpital. Il est à la maison. Nous sommes suffisamment aisés pour lui assurer des soins à la maison.
- Je suppose que vôtre mère est très inquiètte...
- Ma mère est morte il y a dix ans. J'ai un frère qui vit en Australie. De temps en temps mon père sent sa fin proche et me demande d'appeler Tom au téléphone et de lui dire de venir d'urgence. Tom est venu trois fois jusq'ici. Il est resté quelque jours puis il est reparti. La dernière fois il m'a dit qu'il ne reviendrait plus qu'à l'enterrement. Je le comprends bien. Il est l'adjoint du commandant d'un soumarin. Son chef se moque de lui chaque fois qu'il demande une permission pour rentrer à la maison. Ce matin mon père m'a demandé à nouveau de dire à Tom qu'il vienne d'urgence. Mais Tom a refusé. Je ne peux pas dire a mon père que Tom ne pense plus revenir. N'est-ce pas ?
Mademoiselle Fogg commença à pleurer dans son mouchoir.
- Les médecins ne peuvent rien vous dire ?
- C'est que mon père a refusé de se faire opérer. Ils ne veulent donc plus prendre des responsabilités.
- Mademoiselle, j'ai besoin de quelques renseignements. Je suis certain que nous pouvons vous aider.
- Comment ? Devrais-je dire à mon père que Tom réfuse de revenir ? Ou bien lui dire qu'il viendrait bientôt ? Vous êtes d'accord avec moi que je ne peux pas faire ni l'un ni l'autre. N'est-ce pas ?
Ce "n'est-ce pas" répété si souvent dans son discours me fit comprendre qu'Alison Fogg n'était pas très sûre d'elle. Elle avait tout le temps besoin de l'opinion de son interlocuteur.
- Non ! Il ne faut pas, en aucun cas, Mademoiselle. J'aurais besoin seulement de quelques renseignements que vous pourrez peut-être me les donner sur le champ. Le nom du vôtre père, lettre par lettre, exactement comme il apparait dans son certificat de naissance. J'insiste sur ce point, car parfois les gens ajoutent une lettre ou ils en omèttent une, pour différentes raisons. Ou encore ils changent de nom. Il me faudrait ensuite l'heure, le jour, le mois et l'année de naissance. Si l'heure ne peut pas être déterminée, cela n'a pas trop d'importance, mais il serait bon de le savoir. Puis, à quel âge sont morts vos grands parents, quelle nationalité avaient-ils, et si parmi les aieux de vôtre père il y avait des asiatiques, des africains... Je vous prie de m'excuser de vous demander tant des détails qui vous semblent bizarres, mais ils comptent tous.
- Oui, je comprends. Vous êtes astrologue, n'est-ce pas ? dit quelque peu deçue, Mademoiselle Fogg.
- Non, Mademoiselle. Pas du tout. Quand pourriez vous me donner tous ces renseignements ?
- Tout de suite. J'ai completé tant de formulaires depuis que mon père ne peut plus écrire... mais quand me donnerez vous vôtre réponse ? Et à quelle somme s'élevent vos honoraires ?
- Je vous téléphonerai d'ici trois ou quatre heures. Mes honoraires s'élevent à mille dollars, payables après que vous soyez convaincue que mes conseils sont bons. D'accord ?
-D'accord, dit Mademoiselle Fogg, sans trop de conviction.
Quant à mes grands-parents, ils sont en parfaite santé en Irlande. Tous les aieux de mon père ont été Irlandais. Ma mère était à moitié italienne, mais je pense que ceci ne vous intéresse pas...
J'ai noté tous les détails communiqués par Mademoiselle Fogg sans hésitation.
- Et maintenant au revoir Mademoiselle, lui dis-je en me levant. Il faut que je me mette au travail.
Deux heures plus tard j'eus la réponse. Je téléphonai à Mademoiselle Fogg qu'elle vienne immédiatement chez moi.
- Mademoiselle, commençai-je d'un ton assez indiffèrent, je pense qu'il est temps que vous appeliez Tom au téléphone pour lui dire que cette fois-ci c'est sérieux. Il serait necessaire que vous le persuadiez de venir au plus tard en 48 heures.
La jeune fille me regarda à la fois étonnée et méfiante.
- Que voulez-vous dire ?
- D'après mes calculations vôtre père n'a plus que trois jours à vivre, au maximum. Il faut que je vous dise qu'il serait mieux qu'il s'éteigne en présence de son fils. Même pour Tom il serait plus facile de risquer les moqueries de son capitaine, plutôt que de se reprocher qu'il n'a pas répondu à l'appel de son père sur le lit de mort.
- Monsieur Georges, comment pouvez-vous savoir que mon père mourra en trois jours ? Cela me semble absurde... Comment pouvez vous être aussi sûr ? Vous n'êtes pas ni même médecin, n'est-ce pas ?
Ces genres de réactions m'étaient connues.
- Mademoiselle, vous êtes venue chez moi me demander une consultation qui n'as rien de commune avec la médicine. Je vous l'ai accordée. Vous êtes libre de m'écouter ou non. Ma conscience professionelle m'oblige d'attirer vôtre attention sur le risque que vous encourez si vous ne suivez pas mon conseil. Même Tom vous reprocherait que vous ne l'ayez pas informé de l'agravation de l'état de santé du père. Et comment expliqueriez-vous au père que Tom n'est pas présent ? Je vous prie de m'écouter. Bien que mon conseil soit douloureux et cruel, plus tard vous me remercierez d'avoir insisté ainsi. Je repète, vôtre père mourra cette semaine.
- Je ne vous crois pas... C'est impossible que vous puissiez faire de telles prédictions. Vous êtes un sorcier, n'est-ce pas ?
Curieusement, le doute la fit oublier la douleur que provoquerait la mort imminente de son père. Elle était plus préoccupée de l'aspect miraculeux de mes conclusions. Elle évitait ainsi la dure verité.
- Oui, Mademoiselle, en quelque sorte je suis un sorcier. Mais je vous expliquerai une autre fois peut-être, comment ma sorcellerie est une science exacte.
Elle se tût quelques instants avant de repondre :
- Je ne vous crois pas. Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas ?
Je souris, bien que tourmenté par la pensée que en quelque jours la jeune et belle fille qui se trovait devant moi, pleurerait de toutes ses larmes et regretterait de ne pas avoir suivi mes conseils.
- Parce que vous m'avez vexé, je doublerai mes honoraires, dis-je. J'attends dans les trois jours qui suivront la mort de vôtre père, un chèque de deux mille dollars. Bonjour.
Elle sortit sans me répondre.
Quelques jours plus tard, alors que j'avais presque oublié mon entretien avec Mademoiselle Alison, je fus appelé au téléphone par un certain Monsieur Fogg qui me demandait une entrevue. J'ai reporté d'autre affaires et je l'ai invité à venir. Il était jeune, 28 à 30 ans environs, très présentable en son uniforme d'officier de marine, grand, large d'épaules, le teint hâlé, reflettant force et santé.
- Je suis le frère de Mademoiselle Fogg, dit-il. Je suis venu payer les honoraires de deux mille dollars. Ma soeur m'a raconté combien vous aviez été gentil et utile dans des circon- stances aussi difficiles pour nous. Mon père est décédé deux jours après mon arrivée. Vous connaissez peut-être la nature de sa maladie et les mésententes qui existaient entre nous. Grâce à vos conseils mon père est mort en paix, tel qu'il avait désiré, dans mes bras, pour ainsi dire. Ma soeur a recouvré sa tranquillité après le tourment par lequel elle est passée. Maintenant tout est devenu plus ou moins normal. Veuillez recevoir le chèque de deux mille dollars et je vous prie d'accepter de ma part une gratification de encore deux mille dollars, en signe de reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour nous.
- Cher Monsieur Fogg, je ne peux rien accepter au dessus de mes honoraires.
- Permettez-moi alors de vous donner une explication. Cette somme que j'appelais gratification pourrait servir en fait comme avance sur des nouveaux services que j'aimerais vous demander personnellement à l'insu de ma soeur. Voyez-vous, nous n'avons pas de parents ici. Etant donné que mon père est mort et que moi je dois retourner en Australie, ma soeur restera seule. Elle est trop jeune et inexperimentée pour que je puisse partir tranquillement. Je ne sais pas si vôtre compagnie offre de tels services, que je ne sais ni même comment les appeler. Une sorte de tutelle discrète... Autrement dit je vous prie de prendre soins de ma soeur en ce qui concerne l'administration de nôtre fortune... de lui conseiller comment procéder. Par ailleurs, il pourrait apparaître des problèmes de nature émotionelle... Ma soeur pourrait tomber amoureuse de quelqu'un qui n'aurait pas les plus honnêtes intentions. A présent ma soeur est très riche. Je crois que sa part de l'héritage, en dehors de la maison et tout ce qu'elle contient, sélève à quelque trois millions en actions, immeubles et argent déposé dans diverses banques. Des hommes sans scrupules essayeraient de la séduire. Je crois que vous comprenez à quoi je pense.
- Oui, Monsieur Fogg, je comprends fort bien. Malgré tout je ne peux pas accepter le rôle que vous me confiez, sans le consentement de vôtre soeur. Je dois vous avouer qu'à la dernière entrevue elle ne m'a pas montré beaucoup de sympathie ni de confiance. Je ne peux lui donner des conseils que si elle me les demande. Je ne sais pas si elle vous a raconté en détail...
- Ah ! Si, mais je dois vous dire qu'elle est extrêmement embarrassée de sa conduite et, d'ailleurs, elle m'a prié de vous demander pardon en son nom. Je suppose que d'ici quelques jours elle vous cherchera elle même. Maintenant elle est très éprouvée par la perte de nôtre père auquel elle tenait énormément.
- Cher Monsieur Fogg, si votre soeur me demande des conseils, n'importe quel conseil, de n'importe quel genre, je serai enchanté de lui être utile.
- Voyez-vous, Monsieur George, j'aimerais que vous lui donniez des conseils même si elle ne vous les demande pas. En d'autre mots, je vous serais reconnaissant si vous acceptiez de devenir pour elle comme un grand frère, si non comme un père... Je vous assure que j'honorerai tous vos efforts et toutes vos dépenses.
- Je comprends. Je m'appliquerai à me rendre utile à vôtre soeur. Je vous tiendrai au courant.
- Je vous remercie de tout coeur. Vous m'avez enlevé la lourde pierre qui pesait sur mes épaules.
Monsieur Fogg se tut mais il ne se leva pas pour partir bien que j'aie considéré notre entretien comme terminé. Il paru quelque peu embarrassé . Il avait certainement quelque chose à dire mais il n'osait pas.
- Quelque chose vous préoccupe, j'ai l'impression...
- Oui ! Il y a un peu de curiosité. Ne me considerez pas insolent si je vous demande comment vous avez réussi à préciser, avec une telle exactitude, la date du décès de mon père... Est-ce un secret professionel ?
- Mais non, Monsieur Fogg. Au contraire, je suis content de vous expliquer. Dites-moi, êtes-vous déjà allé dans un cimetière ?
- Non pas comme quelqu'un qui assiste à un enterrement mais tout simplement par curiosité ?
- J'avoue que non... Il y a trois jours eut lieu l'enterrement de mon père, mais autrement...
- Savez-vous que les gens ont généralement une opinion erronée au sujet des cimetières. Nombreux sont ceux qui l'évitent. Malheureusement. Ecoutez ce que je vous dis : Il n'y a pas dans ce monde un lieu plus beau que le cimetière. Je vous parle an connaissance de cause. Je vous prie de me croire. Les premiers pas dans la vie je les ai faits sur l'allée d'un cimetière. Ma mère me condui- sait en me tenant la main, à travers les tombes où l'herbe était molle et épaisse. Même si je trébuchais je ne pouvais pas me faire mal comme je m'aurais fait à la maison ou dans la rue. Si je me permettais de donner un conseil, je suggérerais aux mères des nos jours de procéder de même. Amenez vos enfants au cimetière, laissez les faire la culbute parmi les tombes, qu'ils tombent, qu'ils se relevent et qu'ils aprenne à marcher sans peur, droit comme les sapins qui veillent les lieux éternels. C'est une leçon qui leur ferra du bien.
C'est toujours dans le cimetière que j'ai joué au cache-cache avec des enfants de mon âge. Il n'y a pas un endroit où on peut mieux se cacher. Derrière une pierre funéraire, au dos d'une statue ou dans une fosse encore inoccupée, personne ne peut vous trouver. Puis c'est encore dans le cimetière que j'ai appris à lire en déchiffrant les inscriptions sur les tombes. Dois-je dire que c'est encore là que j'ai appris ce que sont la douleur, la vie et la mort ? Ce qu'est l'amour et aussi la haine ? Ce qu'est la générosité et la bassesse ? La sagesse ne peut s'acquerir nulle part mieux que dans un cimetière. De ce point de vue, je ne crois pas qu'il y ait une meilleure école. Pensez, par exemple, à la grande variété des noms inscrit sur les tombes. Noms anglais, français, espagnoles, ukrainiens, roumains, chinois... Un maître habile pourrait éveiller l'intérêt d'un enfant pour l'histoire, avec beaucoup de facilité. Puis, la description des pays d'où sont venu les morts, serait une bonne leçon de géographie. Les raisons qui les ont poussés à venir des pays très lointains, des raisons politiques, ou économiques ou religieuses, pourraient constituer une bonne introduction dans les sciences politiques et sociales. Monsieur Fogg s'était installé confortablement dans son fauteuil et écoutait attentivement.
- Je devrais peut-être racourcir mon exposé, dis-je.
- Ah, non. C'est très intéressant. Une véritable apologie des cimetières.
J'avais en Tom Fogg un auditeur idéal.
- Notre maison était située près de la porte du cimetière. Pendant mon enfance on amenait les morts au cimetière dans des corbillards tirés par de chevaux couverts d'une espèce de housse. Je ne sais pas pourquoi on leur mettait également une sorte de cornes auprès des oreilles, avec des pompons noirs qui se dandinaient au rhytme de la marche funèbre. Le corbillard avait l'aspect d'une grande boîte de verre rassemblée avec un encadrement noir lui aussi. Par les vitres, le mort avait l'occasion de regarder une dernière fois autour de lui, mais souvent les siensle couvraient de fleurs, afin qu'il ne voit plus rien. Lorsque le temps était beau, ce spectacleme divertissait beaucoup, surtout que j'apportais à ma mère une ou deux heures plus tard, les plus belles fleures cueillies sur la tombe fraîche. Mon père et oncle John faisaient les dernières retouches, comme un coiffeur qui ne te laisse pas quitter la chaise avant qu'il ne te coupe encore un cheveu et qu'il ne regarde pas dans le miroir pour voir si ta figure correspond à l'idée qu'il se fait d'un client bien tondu et bien rasé.
Mais lorsqu'il pleuvait et que les housses des chevaux étaient trempées et que l'eau dégoulinait d'elles, ou que les vitres du corbillard étaient éclaboussées par la boue et que le mort ne pouvait plus rien voir, j'avais envie de pleurer.
J'avais 15-16 ans lorsque je commançai à lire attentivement les inscriptions des tombes. J'écrivais des vers dans le genre de ceux qui servaient comme épitaphe ou de ceux des cartes de condolé- ances envoyées par des amis aux parents endeuillés. Ces vers me semblaient particulièrement beaux. Parfois je m'arrêtais devant quelques tombes où se trouvait enterrée une jeune fille. Je lisais la date de naissance et la date de la mort et je me disais que la jeune fille avait à peu près mon âge. J'essayais alors de l'imaginer et souvent son nom m'aidait à reconstituer sa figure. Marthe, par exemple, était brune, avec un visage pâle, avec des yeux noirs, sourcils épais et avec le nez en l'air. Angèle ou Angelique, était blonde avec des grands yeux bleus, baignés toujours dans des larmes. Marie était chataîne, plus petite de taille que les autres, mais plus gaie, plus souriante. Elisabeth était décharnue, un peu laide et je n'aimais pas lui parler. Parmi les noms qui me plaisaient mais qui était assez rare, se trouvait ceux de: Dahlia, Délia, Dolores, Lola, Mathilde ; en spécial Mathilde.
Mon père m'a surpris un jour en train de parler à Mathilde. Il ne m'a rien dit mais pendant assez long temps il m'a regardé inquiet. Je ne sais pas comment l'idée m'est venue qu'il existe des liens entre la date denaissance et de mort, le nom et le prénom.
Après des nombreuses recherches je suis arrivé à decouvrir au
moins une partie de ces liens. J'ai remplacé les lettres avec des chiffres, en
noumérotant l'alphabet de diverses sortes. La lettre A pouvait être égale à un ou
deux, ou à deux ou trois, etc...; dans une autre version A=2OO. Dans une des premières
phases la formule se présentait ainsi :
M - N = b+f * e
--------------- = X
radical C
dans lequel "M" est la date de mort, "N" la date de naissance, "b" est le nombre du prénom, "f" le nombre du nom, "e" est le facteur génétique, tandis que "C" est le coefficient qui devait être determiné. Si on permute dans cette équation le "N" à droite du signe =, et au lieu de le déduire on l'ajoute, on obtient la date de la mort, le grand X. J'ai appliqué cette formule aved succès dans preque cent cas. La grande difficulté était constituée par le facteur génétique. Dans le cas des tombes de famille, il était facile à le calculer mais dans le cas des tombes isolées, il était impossibles. J'ai constaté également que les nationalités possèdent un coefficient "C" différent. Qu'est-ce que ce coefficient ? C'est une constante obtenue par une addition des numéros de la constellation zodiacale, du jour de la naissance, Lundi, Mardi, etc., du mois, Janvier, Fevrier etc...de laquelle on ôte la somme des coordonnées géographiques du lieu de naissance et tout est divisé par 166. Pourquoi ce 166 ? Je ne sais pas, mais ce nombre convenait à mes calcules. Tous ces détails de calcul vous ennuient peut-être...
- Pas de tout. Je vous prie de continuer.
- Après quelques années de recherche et d'études méticuleuses, après que je fus pris par le désespoir et que je me suis dit des milliers de fois que mon travail est vain, après avoir perdu mes amis est que je commençais à grisonner, le grand jour arriva. J'ai appliqué la dernière version de ma formule dans huit cent cas et j'ai réussi 789 d'entre eux. Dans les cas qui n'ont pas confirmé ma formule, s'étaient glissées des données erronées. L'individu n'était pas né à la date communiquée officiellement, ou il était mort un peu avant ou un peu après, ou bien il avait changé de nom. Curieusement il m'est apparu que les cas erronés étaient presque tous des cas de femmes. Je suppose qu'elles avaient caché leur véritable âge.
Au moment oû j'ai constaté que je suis en possession de la formule qui me permetait à prévoir la date de la mort si je connaissais la date de naissance, le nom, etc., les plus bizarres idées me sont passées par la tête. Comment pourrais-je faire fructifier ma grande découverte ? A qui serait-il utile de savoir la date de sa mort ? A qui servirait-il de connaître la date de décès de quelqu'un ? Qu'en pensez-vous ?
- Aux Sociétés d'Assurance, dit spontanément le jeune officier.
- Exact. Je les ai convaincu assez facilement. On m'a mis à la disposition leurs vieux dossiers. Je n'ai pas fait d'erreur en aucun cas.
- Vous pourriez calculer la date du décès de quelq'un qui meurt dans un accident ?
- Bien entendu.
- Je suis comblé. Cela signifie que la durée de notre vie est determinée déjà à la naissance...; cela signifie que les noms que nous héritons et ceux qui nous sont attribués détermine la date de notre mort...
- Dans une bonne mesure. N'oublions cependant pas les autres facteurs...
- Votre découverte a des implications térribles. Tant scientifiques que religieuses.
- Exactement.
- Je suppose que vous avez été choqué lorsque vous êtes arrivé à confirmer la formule...
- Que pourrais-je dire ? Durant quelques semaines j'ai essayé d'oublier. Mais je n'ai pas réussi...
Le jeune Fogg me regarda avec un mélange d'étonnement, compassion et méfiance.
- Je ne sais pas comment interpréter tout ce que vous venez de me dire... Vous êtes un génie...
Je souris.
- Quelqu'un avait dit bien longtemps avant moi "mundum regit numerus." Et si tout pouvait être reduit à des rapports mathématiques, pourquoi pas la vie ? Et la mort ?
- Est-ce que vous avez calculé la date de votre propre mort ? Vous savez quand vous mourrez ? demanda M. Fogg rapidement comme s'il voulait se débarrasser d'une question qui le préoccupait depuis quelque temps.
- Non... Non... Et je ne veux pas le savoir. D'ailleurs, c'est étrange. Personne ne m'a pas sollicité de lui indiquer la date de sa mort. Les gens ont peur. L'ignorance a ses avantages.
- J'ai encore une seule question, dit M. Fogg en se lévant. Vous pensez que c'est le cas de dire tout ceci à ma soeur ?
- Non. Elle est trop jeune et trop ignorante pour qu'elle comprenne. Vous, vous avez une formation scientifique, c'est pour cette raison que je vous ai expliqué ma théorie. Autrement...
- Je suis convencu que ma soeur se trouvera dans des bonnes mains. Je vous prie de me tenir au courrent.
Avec ces paroles M. Fogg sortit.
Quelques jours plus tard, Alison Fogg m'appela au téléphone et m'invita à prendre le thé chez elle, le lendemain. J'ai accepté son invitation avec plaisir.
La maison de la famille Fogg se trouvait à l'est, au bout de la rue St. Clair, pas loin du cimetière Mount Pleasant. Par conséquant, non loin de l'endroit de mon enfance. C'était une maison immense, assise avec le dos vers le ravin, au bout d'une allée gardée par des vieux érables. Une femme de chambre entre deux âges m'a ouvert la porte. Alison m'attendait dans le salon. Elle était habillée d'une robe en soie noire avec un petit collet retroussé. Elle n'était pas maquillée. Les cheveux serrés au sommet de la tête metaient en évidence son visage ovale. Elle me tendit la main et m'invita de m'asseoir.
- Je vous remercie d'avoir accepté mon invitation, dit-elle en rougissant légèrement. J'ai encore honte de mon comportement de l'autre jour. Je vous prie de me pardonner.
- Mademoiselle Fogg, ce n'est pas le cas de vous excuser. J'avais compris que vous étiez dans une disposition spéciale.
- Oh, vous savez, je vous prie de m'appeller tout simplement Alison. Et cela comme preuve que vous n'êtes pas fâché. D'accord ?
Elle me regarda avec la franchise typique à son âge. C'était évident qu'elle m'offrait innocemment son amitié.
- D'accord, Alison. Tu m'appeleras Alec ?
Elle rit.
- Je ne crois pas que je reussisse... Vous êtes un homme imposant, respectable, tandis que moi...
- Je comprends. L'âge impose...
- Ah, non. Je n'ai pas voulu dire cela, protesta-t-elle gênée.
Pour la mettre à son aise je lui dis :
- Tu sais, j'ai l'impression que nous avons été voisins, naguère.
- Oui ? Comment cela ?
- Je suis né et j'ai passé mon enfance dans les environs. Notre maison se situait près de la porte du cimetière. Elle n'existe plus aujourd'hui.
- Vous connaissez donc ce districte ? Nous nous sommes peut-être même rencontrés dans la rue... N'est-ce pas ?
- Je suis sûre que nous nous sommes rencontrés, dis-je en plaisantant. Seulement tu étais dans un landau et moi, jétais élève au lycée... Je me souviens parfaitement. Ta gouvernante était blonde et portait une longue robe serrée à la taille avec un cordon rouge. Toi, tu avais les cheveux bouclés, les yeux grands, bleu et beaux et tu étais toujours habillée en blanc et bleu. Tu étais très amusante et je me suis souvent arrêté pour te regarder et t'admirer. Tu avais les joues roses et tu riait tout le temps...
- Ah, oui, je me souviens. Vous aviez les cheveux coupés court, toujours une pile de livres sous le bras, et une petite muoustache noire. Vous me faisiez rire. Je me souviens qu'un jour vous m'aviez apporté une souris en peluche...
- Ce n'était pas en peluche. C'était une vraie souris, élevée par moi même. Je lui avais appris à parler... Je te l'avais mise dans la poussette et elle t'avait dit : "Alison, Alison, belle Alison."
- Oui, c'est cela. Je vous avais prié de me la donner mais vous n'aviez pas voulu...
- Mais si, tu ne te souviens pas parce'que tu étais encore trop petite. Je te l'avais offerte et tu l'avais acceptée. Qu'est-ce que tu a fait d'elle ?
- Oui, vous avez raison. Je l'ai toujours. Vous voudriez peut-êre la voir ? Maintenant elle parle parfaitement, avec un petit accent, mais autrement...
- Je voudrais bien la voir, dis-je en faisant semblant de me lever.
- Peut-être une autre fois. Ce n'est pas bon de foncer sur elle sans la prévenir, n'est-ce pas ?
Nous avons éclaté tous les deux de rire. Je voulus enfin savoir pour quelle motif elle m'avait invité.
- Je suppose que tu a besoin de mes services...
- Voici une supposition non fondée, dit-elle avec coquetterie. Je ne nie pas qu'il pourrait arriver un jour oû j'aurais besoin d'un conseil, mais sachez que je ne vous ai invité pour profiter de votre expérience. J'ai voulu tout simplement vous demander pardon et vous connaitre un peu mieux. Cela vous étonne ?
- J'en suis flatté. Bien sûr que cela m'étonne. Je comprends qu'il est un peux prématuré pour toi de passer ton temps avec des jeunes gens et jeunes filles de ton âge, de participer à des thès, de revoir tes amis et de t'amuser ainsi qu'il conviendrait à ton âge et à la mode de vie de nos temps...
J'essayais de la faire parler de son cercle d'amis, de ses préoccupations et ainsi mener à bien les engagements pris auprès de son frère. Je voulais en même temps savoir ce que son frère lui avait dit à mon sujet.
- Pourquoi croyez-vous que je devrais avoir des amis ? Mon père ne supportait personne à la maison. Il fallait que je reste presque tout le temps avec lui. Peu à peu, les quelques amis que j'avais me quitèrent. A l'enterrement il y eut beaucoup plus d'inconnus que d'amis. Je n'ai pas l'intention de mendier l'amitié de quiconque, ni de faire le premier pas pour retablir d'anciennes liaisons. Vous diriez peut-être que je suis trop fière, dit-elle en baissant son regard.
Elle attendait que je proteste.
- Très probable, dis-je. Mais il n'y a rien de mal, tant que cela ne te fait pas souffrir.
Elle me regarda et sourit avec reconnaissance.
- Je craignais que vous ne me condamniez...
- Avec quel droit ? Mais comment passes-tu ton temps ?
Elle se réjouit tout à coup, comme si elle attendait depuis quelque temps qu'elle parle de ses préoccupations.
- Je vais vous dire. Je suis quelques cours par correspondance, je lis, j'apprends, je vais tous les jours au cimetière, je me promène dans le parc et j'ai l'intention de m'acheter un cheval. Vous ne croyez pas que ce soit une idée géniale ?
- Tu est un être très romantique...
- Oui? Je suis romantique? C'est bien d'être romantique?
J'ai ri.
- Je ne sais pas si c'est bien... Aujourd'hui le romantisme n'est plus à la mode.
- Je suis une fille démodée et je me réjouis d'être ainsi. Je ne peux pas supporter les mômeries des jeunes filles "à la mode," non coiffées, habillées comme au cirque, avec toutes sortes de colifichets sur elles. Qu'en pensez vous ? J'ai raison, n'est-ce pas ?
Sainte jeunesse, me dis-je.
- Oui, tu a raison. La mode passe et nous restons les mêmes. C'est en vain que nous essayons de nous transformer et de nous déguiser. Il faut avoir le courage d'étre ce que l'on est.
Alison applaudit.
- Bravo ! C'est exactement ce que je pense. Vous non plus n'êtes pas "à la mode." Je fais pari que nous allons être des bons amis.
Elle rougit et ses yeux brillèrent de joie. Quelques instants plus tard elle devint triste.
- Je suis une exaltée, n'est-ce pas ?
- Non. Tu es seulement très jeune et...
Je ne savais plus quoi dire.
- Et comment ? Je suis très jeune et... stupide ? C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas ?
Elle me jetta un regard intense, impatiente d'entendre mon verdict.
- Et très belle, ajoutais-je rapidement.
Elle regarda ses mains croisées sur les génoux. Après une assez longue attente elle fixa ses yeux dans les miens et avec une audace bien jouée me demanda :
- Vous êtes marié, n'est-ce pas ?
- Non.
Je m'attendais à une nouvelle question ou à un petit commentaire mais elle se tut.
- Tu avais dis que tu voudrais acheter un cheval...
- Oui, un cheval blanc, ou noir. Vous aimez les chevaux ?
Maintenant elle était à nouveau gaie.
- Oui, j'aime tous les animaux robustes.
- Les elephants, les giraffes ?
- Non spécialement des animaux exotiques. J'aime également les vaches.
Elle éclata de rire.
- Les vaches ? Les boeufs et les vaches ? Je n'ai jamais entendu quelqu'un dire ceci.
Elle riait de tout coeur, en se dandinant, la tête inclinée vers l'arrière.
- Pourquoi tu ris ? La vache est un animal très beaux. As-tu remarqué ses yeux tristes ? Au sujet de la déesse Junon on disait, comme un très grand compliment, qu'elle avait des yeux de génisse...
- Je pense que je me sentirais vexée si quelqu'un me disait que j'ai des yeux de vache... dit-elle entre deux éclats de rire.
- Parceque dans notre conception la vache est associée à la sotisse, bien que je ne voie pas pourquoi. La vache n'est pas plus bête que...
- Que le boeuf, completa-t-elle et rit à nouveau.
Combien j'aurais voulu rire comme elle !
Dans mes méditations d'homme solitaire, à peu près à la même période, j'étais arrivé à quelques conclusions au caractère scientifiques. Je me trouvais finalement le seul possésseur de quelques connaissances qui n'entraient en aucun domaine de la science. Par analogie avec la "biologie" en tant que science de la vie, j'ai donné à mon domaine d'activité le nom de "thanatologie" ou la science dont l'objet était l'étude des phénomènes létaux. Mes efforts jusqu'alors, m'avaient mené à découvrir une formule qui établissait des relations indiscutables entre certains facteurs dont j'ai parlé plus haut. Un pas plus loin signifierait découvrir les causes. Pourquoi le nom, la date de naissance, les coordonnées géographiques etc. determinaient-ils la date de la mort ? En quoi consistait le lien entre ces facteurs ?
Jusqu'alors, mené par la pauvreté, je fus préoccupé uniquement par l'aspect commercial de ma formule. J'étais arrivé à ramasser une fortune considérable et j'aurais pu facilement fermer le bureau de consultations et me retirer des affaires. Exactement comme jadis la curiosité infinie m'avait poussé à chercher une équation dont j'avais trouvé la solution avec tant de peine, une étrange inquiétude me tourmentait jour et nuit. Quelques fois je me disais que le fatalisme absolu qu'impliquait ma formule, était contraire aux plus élémentaires impulsions humaines, en opposition également à toute doctrine religieuse. Condamné depuis sa naissance, l'homme ne peut pas être tenu responsable pour ses acts. Il ne peut être ni puni ni recompensé pour ses actions, du moment que la date de sa mort est fixée d'avance. Une autre triste conclusion était l'inutilité des sciences médicales. Les médecins n'avaient ni le moindre rôle dans le soi-disant salut des malades. Toute la médecine devint une farce. Puis, Dieu.
Jésus, en sa qualité de fils de Dieu, savait d'avance quand et comment il mourra, ce qui veut dire que même sa mort sur la croix a été planifiée. Le cas de Jésus confirmait en quelque sorte ma théorie. Nous sommes programmés de naître et de mourir et quoi que nous fassions, nous ne réussirons jamais à modifier notre sort. Il y a encore quelque chose outre tombe ?
Toutes ces pensées me préoccupaient de plus en plus. Il faut ajouter que mon raisonement n'était pas toujours logique. Je voudrais dire que mon ésprit "scientifique" ne manquait pas de subjectivisme. Je ne me trouvait pas en mesure d'être parfaitement objectif, tel que serait par exemple un chimiste ou un physicien qui n'est pas affecté d'aucune façon par les résultats de ses recherches. Moi, je nourissais l'éspoir non avoué que je réussirais à démontrer quelque chose que je désirais être vrai à tout prix.
Entre temps un élément nouveaux était apparu à l'improviste dans ma vie.
Après ma première visite à Alison, j'ai écrit une longue lettre à son frère. Je lui disais essentiellement que j'avais trouvé sa soeur dans une excellente disposition et que j'avais établis avec elle des relations amicales, ce qui me permettrait dans l'avenir d'accomplir le rôle qu'il m'avait confié.
Alison elle-même me simplifiait la mission. Elle commença par me téléphoner presque chaque jour, ou par venir à mon bureau sans s'annoncer et sans aucun motif apparent. Comme lors de sa première visite, elle me disait tout simplement qu'elle était passée par hazard dans les environs.
Un jour elle m'apporta une grosse enveloppe avec ses papiers personnels. Je ne les ai pas demandés car je n'en avais pas besoin. Elle les laissa sur mon bureau et repartit. Une autre fois elle m'apporta un album de photos afin que je les regarde lorsque j'aurais du temps. Parfois elle inventait des motifs implausibles. Ainsi par exemple, elle me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un pour la conseiller en matière de chevaux. Elle aurait très bien pu faire cette demande par téléphone. Une autrefois elle est venue, tout spécialement, pour que je l'accopagne à la tombe de son père. J'ai compris que je ne pouvais pas réfuser et je l'ai accompagnée au cimetière.
- Voudriez-vous me montrer oû se trouvait la maison oû vous êtes né? me demanda-t-elle, avant même de franchir la porte.
Sa question me surprit. Cela signifiait qu'elle retenait de mes paroles des détails que j'avais évoqués en passant.
- Comment se fait-il que tu te souviennes de cela ?
- Je me rappele tout ce que vous m'avez dis. Je pense souvent à notre discution d'alors, Alec. Toi, non ?
Je tressaillis à cet "Alec." Jusqu'alors elle ne m'avait jamais tutoyé.
- Je n'ai pas beaucoup de temps. Je reconnais cependant que je pense à toi de temps en temps. Pas trop souvent.
Elle me saisit le bras.
- Vraiment ? Et comment pense tu à moi ?
J'ai ri.
- Je ne sais pas quoi repondre. Toi, comment pense-tu à moi ?
- Ah, moi je pense à toi très souvent. Je pense avec plaisir ; c'est-à-dire j'éprouve du plaisir à penser à toi. Je te vois et t'entends. Parfois nous nous parlons dans mon imagination.
- Et de quoi parlons-nous ?
Maintenant c'est fut à son tour de rire.
- Je ne te dis pas... Tu riras de moi, n'est-ce pas?
Je ne savais pas pourquoi je souhaitais éviter l'intimité qui semblait s'instaurer peu à peu entre nous.
- Voilà, c'est ici que se trouvait autrefois notre maison, dis-je en m'arrêtant de marcher et en faisant un geste vague de la main.
- D'oû ? Jusqu'oû ? Oû se trouvaient les fenêtres ? Oû se trouvait ta chambre ? Décris-moi.
Je lui dis en quelques mots tout ce qu'elle voulait savoir mais elle voulait des détails.
- Comment ta chambre était-elle meublée ?
- Très simplement... un lit métallique, une table, une armoire, quelques rayonnages de livres...
- Qu'est-ce qu'il y avait comme tableaux sur les murs ?
- Rien. Je n'en avais pas. Il y avait une grande carte du Canada, datant de l'époque d'avant la guerre.
- Aucune photo ? Aucune affiche ?
- Non, ou au moins je ne me souviens plus.
- Et sur la table, tu n'avais pas la photo d'une jeune fille ?
- Non... Pourquoi l'aurais-je eue ?
- Parceque Tom, lorsqu'il était élève, avait toujours une photo encadrée. De temps en temps il changeait la photo mais le cadre restait toujours le même. Il était toujours amouraché. Tu ne l'étais pas ?
- Mais si, dis-je d'un air grave. Je l'étais moi aussi. Seulement mon amourette n'habitait pas loin d'ici. Je pouvais lui parler n'importe quand... Viens que je te montre.
Je lui pris la maine et je l'ai conduite sur l'allée. Nous nous sommes arrêtés devant une tombe. Sur la pierre funéraire était écrit : "Mathilde Gauss, 194O-1957."
J'ai lu à haute voix le nom et, comme si mes paroles avaient eu des pouvoirs magiques, Mathilde apparût derrière un platane, à moitié cachée par le gros tronc et me regardait d'un seul oeil, comme dans une sorte de jeu. Alison semblait ne rien remarquer.
- Tu l'as beaucoup aimée, n'est-ce pas ? Il y eut entre vous un amour romantique, n'est-ce pas ? Tu as beaucoup souffert lorsqu'elle est morte...
Je suivais Mathilde qui s'était complétement cachée derrière l'arbre et puis, ne résistant pas à la curiosité, elle inclinait sa tête pour mieux nous voir. Je lui souri et je lui ai fait un signe de la main, comme une sorte de salut.
Alison se serra plus près de moi.
- Il ne faut pas me parler, dit-elle, convencue que je me trouvais débordé d'émotion et en voulant me montrer combien elle respectait ma douleur.
- Des nombreuses années sont passées depuis lors, lui répondis-je.
- Raconte-moi comment vous vous êtes connus. Comment se présentait-elle ? Elle était belle, n'est-ce pas ? Décris-la...
Je me suis retourné vers elle.
- Elle était belle... avait les yeux bleus, exactement la nuance de tes yeux, lui dis-je en la regardant dans les yeux.
En lui disant cela je lui caressais le haut de la tête comme si je voulais vérifier la ressemblance. Ensuite, en la mesurant des pieds à la tête, j'ajoutai : elle avait exactement ta taille, sa bouche était bien déssinée comme la tienne, son sourire pareillement charmant que le tien...
- Ah, bien sûr... Et elle était habillée comme moi et nous nous ressemblions comme deux gouttes d'eau... n'est-ce pas ? Je ne te crois pas.
Elle fronça les sourcils et me scruta le visage. Je souriais. Elle aurait désiré croire tout ce que je lui avait dit mais en même temps elle craignait que j'eus blagué. Elle me pria :
- Dis-moi la vérité.
Je réalisai que j'étais allé trop loin.
- La vérité c'est que je n'ai jamais connue Mathilde.
Je jettai mon regard vers l'arbre oû se cachait Mathilde et je l'aperçue grimacer et disparaître. Puis je continuai : Mathilde est morte lorsque j'avais 15-16 ans. Je me promenais des heures entières à travers le cimetière. Son nom m'a plu. Je commençai à lui parler comme si elle était vivante. Peu à peu je lui ai attribuée une existence, un corps, des habillements, des goûts et des idées. J'y venais chaque jour pour m'entretenir avec elle. D'habitude nous nous entendions très bien, mais parfois nous nous disputions. Par un étrange effort de volonté je réussissais la voir réellement, en chair et os. Pour moi, Mathilde n'était pas morte...
- Et pourquoi vous vous disputiez ?
J'ai ri.
- J'avais éssayé de l'embrasser. N'oublie pas que je n'avais que 16 ans.
- Et elle s'était fachée ? Moi, je ne me serais pas fachée. Cela veut dire qu'elle ne t'aimais pas, n'est-ce pas ?
- Probable... Maintenant montre-moi la tombe de ton père, je lui ai dit d'un ton neutre, désirant abandonner une discussion trop intime et carrément déplacée. J'avais l'impression qu'en évoquant Mathilde je trahissais des souvenirs qui n'étaient pas seulement les miens. Je fis quelques pas.
- Et tu ne l'as jamais embrassée ?
- Alison, voyons, Mathilde était morte. Quelle question !
- Pour toi elle était vivante, n'est-ce pas ? Tu l'as dit.
- Dans mon imagination, ma chère. Seulement dans l'imagination.
- Mais dans l'imagination, tu ne l'as jamais embrassée ?
Je me suis laissé à nouveau prendre par les souvenirs.
- Mais si... Je l'avais embrassée des milliers des fois. J'étais tellement amoureux que je pensais sans cesse à elle. Mathilde a été mon premier amour et peut-être le plus profond. Je ne crois pas pouvoir jamais l'oublier.
Seulement après avoir prononcé ces parols que je me suis rendu-compte que je faisais une erreur. J'ouvrais moi-même une conversation incompatible avec nos relations. Alison était trop jeune pour qu'elle soit ma confidente. D'ailleurs, je n'avais jamais parlé à personne jusqu'alors de Mathilde. Mais ce qu'elle m'a dit m'a surpris.
- Je m'imagine que tu as beaucoup souffert, n'est-ce pas ?
Elle me regarda avec compassion. Je n'aurais pas été étonné si elle m'avait dit qu'elle ne me croit pas or si elle en avait ri comme d'une blague. Pour effacer toutes traces de sérieux et réduire l'effet de ma confession, je ris.
-J'espère que tu ne crois pas tout ce que j'ai raconté...
- Mais si... Je suis certaine que tu as dit la vérité. Par ailleurs, tout ceci s'accorde parfaitement avec ta manière d'être, n'est-ce pas ?
- Que peux-tu savoir de ma manière d'être ? Je suis beaucoup plus âgé que toi. On se connait depuis quelque semaines, à peine, et maintenant tu fais de telles affirmations.
Je parlais avec une certaine contrariété ; je n'étais pas faché contre elle mais contre moi-même. Elle se plaça devant moi et me regarda légèrement assombrie, essayant de déviner mes pensées.
- Je regrette, dit-elle tout en continuant à me fixer... Je ne voulais pas te faire de la peine. Je donnerais la moitié de ma vie pour te savoir heureux.
Notre conversation avait pris une tournure dangereuse.
- Alison, dis-je, en prenant ses mains dans les miennes et en la regardant avec une certaine gravité. Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu es très sensible et sans expérience. Ne te hâte pas de tirer des conclusions. La vie est très différente de la manière que tu la conçois aujourd'hui. Tu es encore un enfant...
- Mais je ne suis pas sotte ! Et qu'ai je fait ? J'ai dit ce que j'ai senti. Est-ce une sottise ? Je donnerais ma vie pour te savoir heureux. Tu crois que j'exagère ? Si tu as de l'expérience comme tu le dis, pourquoi ne comprends-tu pas ? Tu aurais dû comprendre que j'ai voulu te témoigner mon... amitié. Mais maintenant tout ceci n'a plus de sens, n'est-ce pas ?
Elle me tourna le dos et partit seule sur l'allée. J'ai eu l'impression qu'elle avait commencer à pleurer mais elle ne voulait pas que je la voie. Je l'ai laissée s'éloigner quelque peu. Elle s'approcha d'un arbre et colla sa joue contre le tronc comme si elle y avait trouvé plus de compréhension qu'elle n'avait pas trouvée chez moi. Le temps de quelque secondes je me substituai à l'arbre. Je me sentis embrassé par Alison, sa joue contre ma joue. Je me suis approché d'elle et je lui ai mis la main sur l'épaule.
- Alison... Alison...
Elle se retourna et m'enlaça, posant sa tête sur ma poitrine. Elle me serrait dans ses bras comme avant une séparation définitive ou comme quelqu'un qui cherchait abri et appui. Bien entendu ma première impulsion fut de répondre à son appel muet mais significatif. Si jétais plus jeune et si je n'étais pas tellement accaparé par mon rôle de protecteur ou de frère ainé comme m'avait dit Tom, je l'aurais embrassée moi aussi sans hesitation et sans penser aux conséquences. J'ai mis mes mains sur ses épaules et je l'ai élognée un peu afin de voir son visage.
- Alison, je te prie de m'écouter... Il faut que je te dise quelque chose.
Elle me regarda, les yeux en larmes.
- Ne me dis rien... J'ai compris.
Elle s'arracha de mes bras et prit la fuite. J'aurais voulu courir derrière elle mais je craignais le ridicule. Que quelqu'un me voit courir derrière une fille dans le cimetière ...
Je me lança sur ses trace, d'un pas rapide mais digne. Je l'ai bientôt perdue de vue et je m'arrêta. J'ai supposé qu'elle s'était dirigée vers la tombe de son père et je n'ai éprouvé aucune difficulté à l'y retrouver. Elle était assise sur l'herbe au bord de la tombe, immobile comme une statue. Elle entendit mes pas, jetta un regard effarouché, se leva et pris la fuite.
Ce n'était plus la peine d'insister. Je repartis à mes affaires mais non sans me reprocher mon comportement. Je m'imaginais la figure de Tom s'il aprennait qu'après quelque semaines à peine, j'avais réussi à me faire repoussé par sa soeur. Par ailleurs je trouvais des justifications. Ce n'était pas ma faute qu'Alison soit tombée amoureuse de moi. Je ne l'avais encouragée aucunément. J'avais essayé de garder une distance convenable entre nous. Je ne l'ai jamais invitée à venir à mon bureau, je n'avais pas essayé de gagner sa sympathie, je ne l'avais jamais appelée au téléphone. Alors ? Quelle était ma faute ? Tout ceci n'avait maintenant plus d'importance. J'étais presque sûr que jusqu'au lendemain Alison reprendrait ses ésprits et se rendrait compte que sa conduite avait été enfantine. Je comprennais que ce qu'il lui arrivait était partiellement excusable. Elle avait vecu pendant deux années auprès de son père malade, sans parents et sans amis, seule avec les responsabilités et les soucis qui lui incombaient après le départ de Tom. C'est fort probable qu'après la mort du père elle se sentit d'une part libérée des soucis ; d'autre part, avec un surplus des sentiments sans objet. La mort du vieux Monsieur Fogg créa un vide dans son coeur. Sensible et exaltée, elle avait transféré sur moi son affection devenue disponible. Grâce à mon âge j'étais la personne la plus indiquée. Bien que je sois beaucoup plus jeune que son père et un peu plus âgé que Tom, elle m'avait substitué aux deux être vers lesquels allait jusqu'alors toute son affection. Tom vivait, bien entendu, mais non pas auprès d'elle. Elle l'avait sorti en quelque sorte de sa vie.
En ce qui me concerne, je ne peux pas affirmer que cette jeune fille, belle, délicate et spirituelle, me laissait totalement indifférent. La vérité c'était que sa compagnie me réjouissait. Je me sentais à nouveau jeune et vivace auprès d'elle. Sa présence me mettait de bonne humeur et me donnait un enthusiasme que j'avais toujours considéré comme l'apanage de la jeunesse. Je n'avais pas encore 4O ans mais pas loin.
Vers le soir j'éstimais qu'il ne serait pas mauvais de lui téléphoner et de lui proposer de nous voir le lendemain. J'hésitais cependant pour des motifs qui ne m'étaient pas encore suffisamment clairs. Je me dis qu'il serait mieux de la laisser se calmer et oublier. La nuit porte conseil... En même temps j'étais inquiet et impatient de savoir quelles étaient ses dispositions. Je me reprochai de l'avoir tourmentée et, mieux dire, qu'elle souffrait à cause de moi. Je l'admirais tellement et je me sentait dans une telle mesure responsable de ce que lui arrivait, qu'il me passa par la tête l'idée de fair un saut jusque chez elle et d'essayer de lui parler. Finalement je réalisai que son sort me préoccupait pas seulement parce que Tom m'avait payé pour cela. Je n'arrivais pas à chasser de mon esprit son image.
Hésitant entre les alternatives qui se présentaient à moi, essayant de me décider sur la plus sage attitude à prendre, l'heure avait atteint minuit. Maintenant, c'était trop tard. J'ai réporté tout pour le lendemain.
J'ai passé une nuit pénible. Je me suis rêveillé à maintes reprises, après des rêves confus dans lesquels je voyais Alison se cacher, en jouant, derrière le tronc d'un arbre du cimetière et lorsque j'ai essayé de lui parler elle me fit la nique et me dit que son nom est Mathilde. Enfin je me suis levé et mis au travail mais je ne pouvais pas chasser son image. C'était trop tôt pour lui téléphoner et je suis sorti faire une promenade. Je suis arrivé à la conclusion que la chose la plus sage à faire, c'était de téléphoner ou d'écrire à Tom et de lui expliquer le mieux possible, la situation. Il faudrait également que je lui dise que je me vois dans l'obligation de renoncer à la mission qu'il m'avait confiée, de lui restituer les honoraires remis et de décliner toute responsabilité concernant sa soeur. Bien entendu, il fallait à tout prix éviter de revoir Alison. De cette manière, tout déshonneur de ma part aurait été écarté et Alison m'oublierait sans doûte incessament.
Et moi ? Je retournerais à mes préoccupations de thanatologie... Mais au moment oû j'étais arrivé à cette sage conclusion et que je m'étais vu dans mon imagination confondu dans des calculs à ma table de travail, je frémis. J'ai eu spontanément la sensation que mes activités n'auraient dorénavant aucun sens. Les objectifs que je m'étais proposés, me dépassaient. Ils débordaient même les limites de la compréhension humaine. J'avais tenté de pénétrer dans un domaine reservé aux dieux sans avoir la moindre chance de réussite. A quoi bon ? Qu'aurais-je obtenu même si, par absurde, j'étais arrivé à quelques conclusions certes ?
J'étais rentré à la maison décidé d'écrire à Tom. Mais je ne le fis pas. Ne serait-il pas mieux que j'en parle d'abord à Alison ? J'ai fait son numéro. Après que le téléphone sonna une dizaine de fois, la vieille femme de chambre me répondit. Mademoiselle est partie hier soir sans dire oû elle va ni quand elle retourne à la maison. La femme pleurait au téléphone, désespérée. Elle me dit qu'Alison était partie après-midi au cimetière et qu'elle était rentrée le soir très troublée. Elle avait jetté quelques objets personnels dans une valise, lui a remis une poignée de billets de banque et elle était sortie sans dire mot. La femme commença à se plaindre. Elle accusait Alison d'ingratitude. Elle dit finalement qu'elle savait d'oû provenaient toutes les contrariétés de la jeune fille et qu'elle ira à la police. Monsieur Tom ne devrait pas faire les cent-coups en Australie et laisser la jeune fille seule. Elle recommença à pleurer et à prononcer des mots imperceptibles, mais je ne l'écoutais plus. J'ai racroché.
La nouvelle de la disparition d'Alisonme me desarma complétement. Je ne savais plus quoi faire. Je ne pouvais pas compter ni même sur le fait que je connaissais suffisament Alison pour pré- voir ce qu'elle pourrait faire dorénavant. Il fallait que je reconnaisse qu'en réalité je ne la connaissais pas du tout et que mon expérience jusqu'alors n'avait pas la moindre valeur. Je commençais à avoir peur. Je fus à la fois dérouté et inquiet. Je passai toute la journée près du téléphone, espérant bêtement que finalement Ali- son m'appelerait. Cependant elle ne m'as pas appelé. Je me dis qu'il faudrait aviser la police. Ou plutôt Tom. Non, ce serait mieux la police. Je annonçai donc la police. L'inspecteur me demanda quelques renseignements et sans paraître nullement inquiet -ce qui me parut comme un preuve d'indifférence et de burocratisme- il me dit que des nombreuses jeunes-filles s'enfuient de leur maison mais elles y reviennent après quelque temps ; donc ce n'est pas la peine pour le moment d'entreprendre quoi que ce soit.
Je ne trouvai pas Tom. Il était parti en mission et on ne pouvait le contacter qu'en 24 heures par le réseau militaire de radio. Cependant on pouvait lui transmettre un message. Mais quel message ? J'avais besoin de m'entretenir longuement avec lui, de lui expliquer, de me disculper. A ce moment j'aurais donné n'importe quoi pour voir Alison franchir la porte. Elle me manquait. Elle me manquait beaucoup. Oû pouvait-elle être ? Si par désespair, exaltée comme elle l'était, elle avait mis fin à ses jours ? On ne sait pas à quoi s'attendre de la part de ces filles...
Je me souvins de l'enveloppe avec les papiers qu'elle m'avait apportés et que je n'avais pas encore ouverte, vu que je n'é- tais pas curieux de jeter un regard sur son album de photos. Maintenant je comprenais pourquoi elle me l'avait apporté. Elle voulait me confier son passé, me familiariser avec sa vie d'enfant et d'adolescente, m'associer dans ses souvenirs. C'était peut-être un signe délicat d'amour de sa part, une manière discrète d'attirer mon attention sur ses sentiments. Peut-être qu'elle s'était imaginée que nous allions regarder ensemble les photos et que moi j'aurais écouté attendri ses explications amusantes. Elle avait espéré peut-être qu'il se créerait entre nous une intimité qui aurait établi de nouvelles possibilités de communication et nous auraient lié encore davantage, nous permettant de dépasser le stade d'une simple amitié. Dans sa solitude, elle se créa sans doute des projets et des rêves tandis que moi, pris par la mission qui m'avait été confiée, j'avais écarté avec indifférence -et peut-être, dans ses yeux, avec brutalité- ses timides tentatives de m'avouer son amour.
Je feuilletai l'album de photos et je m'attardai longuement en suivant la manière dont la petite fille de deux ans se transformait sous mes yeux en la splendide jeune fille que je connaissais. La dernière photo la montra en deuil, auprès de la tombe de son père. J'imaginai la scène. Les gens étaient partis, ou peut-être qu'ils se dirigeaient lentement vers la sortie, s'efforçant d'oublier les pensées triste qui les habitaient vraisemblablement. En regardant derrière eux, Alison aurait réalisé pour la première fois que la mort de son père était un acte définitif et irréparable. Le photograph l'avait surprise en ce moment. Ses yeux regardaient sans voir. Entre les sourcils, une ride délicate apparaissait, comme dans un dessin fait par une main maladroite, indécise. Oui, me dis-je, cette ride s'approfondira avec le temps. Ces yeux qui expriment maintenant l'étonnement et la crainte, apprendront à regarder la vie avec audace et scepticisme, mais ils perdront leur éclat et leur charme, tandis que sur ce beau visage les anées tisseront leur toile d'araîgnée. Quelle injustice criante ! La Nature ou Dieu créa des oeuvres d'art semblables, uniquement dans le but de se moquer d'eux et les détruire ensuite.
Plus je regardais la photographie, plus j'avais l'impression qu'Alison était virtuellement Mathilde, la jeune fille dont les traits, crées par mon imagination, représentaient pour moi l'idéal de la beauté féminine. Cette découverte me réjouit énormément. Elle me fit comprendre que j'aimais Alison et que je l'avais toujours aimée. Mathilde n'était qu'un nom, un mot melodieux, mais lorsque j'essayai de me souvenir Mathilde, c'est l'image d'Alison qui apparaissait devant mes yeux. Oû était Alison, maintenant que je la découvrais dans mon passé, travestie mais trés vivante ?
La police m'annonça par téléphone qu'elle n'avait pas trouvé jusqu'ici un cadavre qui correspondrait à ma description et qu'elle continuerait à chercher.
Jusqu'alors je n'avais pas pris au sérieux la pensée qu'Alison fut morte. Cétait carrément absurde, bien que, je reconnais qu'à un moment donné je n'eusse pas exclu cette possibilité. Maintenant, lorsque je compris que la police entreprend des cherches dans cette direction, l'effarement s'empara de moi. Et puis... Et puis je me rendis compte que je me trouvais en mesure mieux que quiconque, de découvrir si Alison était encore vivante.
Parmi ses papiers je trouvai, faute de certificat de naissance, un diplôme de fin d'études secondaire oû se trouvaient toutes les données dont j'avais besoin. Si jétablissais qu'elle mourra en quelque décennies, la sachant en vie me tranquiliserait. Encore davantage, je pourrais orienter les recherches de la police dans d'autre directions. Je me mis au travail. Enfin j'entreprenais moi aussi quelque chose. Deux heures plus tard je découvris avec beaucoup de peine qu'Alison devrait mourir au plus tard dans une semaine. Je ne voulu pas le croire. Je me suis sans doute trompé. Je repris les calcules dès le debut et je me surpris en essayant de modifier les données dans l'espoir d'obtenir un autre résultat, mais il n'y avait rien à faire. Mes calcules étaient correctes et j'obtins à plusieurs reprises le même résultat.
Si j'avais été moi-même condamné à mort, je me serais probablement résigné. J'aurais cherché à me convaincre que j'avais assez vécu et que la vie ne pouvait rien m'offrir de nouveau. Ce qu'elle m'avait offert jusqu'ici me comblait tout à fait. Mais la mort imminente d'Alison m'apparaissait comme une farce extrêmement bien conçu par une providence diàbolique. Uniquement un génie du mal aurait pu comploter avec une telle habilité contre tout ce que représentait la beauté et l'innocence. J'éclatai de rire. Voici donc la fin de l'idile. "La commedia e finita."
Une haine sans bornes envahit mon âme. Si j'avais pu, j'aurais détruit tout ce monde et j'aurais ri au spectacle d'un cataclisme universel. Mais je n'étais qu'un simple et faible être terestre. J'avais malgré tout encore une arme. Je décidai de me suicider. Par vengeance. Ce serait mon seule acte de protestation contre l'implacable déstin. Accablé par les pensées noires, je m'assis à ma table de travail et commençai à calculer la date de ma mort. Est-ce qu'il métait permis ou non de me donner la mort ? Après deux heures d'une activité fébrile la réponse fut négative. Je mourrai en Juin 12, 2OO9. Et bien, nous verrons. Nous verrons si aprés que je me tire una balle dans la tête ou que me jette du 35-e étage, le déstin réussira encore à me garder en vie.
Les deux jours suivants je les passai en étudiant les modalités d'un suicide parfait. L'édiffice le plus élevé de la ville avait été donné en usufruit. Le public avait accès à la terrassedu dernier étage tous les jours pendant les heures de travail. J'examinai la terrasse de l'oeil d'un chercheur scientifique averti qui inspecte un champ magnétique inconnu jusqu'àlors. Se jetter de là était très simple. La terrasse était bordé d'une balustrade haute d'au moins un mètre et demi. L'éscalader était facile. Il n'y avait pas des gardiens. Je m'achetai un revolver au cas oû l'accès sur la terrasse serait interdit le jour oû je voudrais mettre mon plan en application. Dans ma lutte contre le déstin aucune précaution n'était inutile. En paix avec moi-même, j'attendais le signal.
D'après toutes les probabilités, Alison était déjà morte mais avant de la suivre au-delà je désirais avoir une confirmation. Je désirais savoir comment elle était morte, en quelles circonstances et oû... Pour absurde que ça puisse paraître, j'inventai des images bizarres dans lesquelles je me retrouvais avec elle et je lui déclarais mon amour. Dans cette attente accablante, je décidai d'écrire à Tom. Je lui disais que j'aimais Alison mais que j'avais découvert trop tard que je ne peux pas vivre sans elle. Je lui expliquai longuement tout et je le priai de me pardonner.
Le même soir je reçus un télégramme d'Australie : "Pardonne-moi. Je suis avec Tom. J'arrive mercredi."
Je lus et relus les quelques mots. Le télégramme avait été envoyer le même jour ; par conséquant Alison était encore en vie. Elle me demandait pardon pour son départ précipité, sachant que sa disparition m'avait inquiété. Elle suposait donc qu'elle ne m'était pas indifférente. Elle me disait qu'elle revient mercredi pour me faire ainsi comprendre qu'elle n'était plus fâchée contre moi et qu'elle voulait me voir si tôt que possible. Probablement elle avait eu une explication avec Tom qui l'informa enfin que j'étais contraint par ma position de "tuteur" à ne pas permettre une trop grande intimité entre nous. Dans ce cas elle avait compris bien entendu ma résèrve envers elle. Mais tout ceci n'avait plus d'importance. Même si Alison était en vie, tout au plus en 24 heures son déstin s'accomplirait. Et le mien aussi.
Sans trop attendre je pris le téléphone et demandai le numéro de Tom. Si j'avais de la chance... J'attendis avec impatience. La sonerie du téléphone de l'autre coté de la terre me parvenait faiblement, comme un appel couvert par les bruit du monde qui nous séparait. J'entendis le murmure mystérieux de l'océan et les signes sonores Morse des systèmes de radio. Je me trouvais sur le point d'abandonner lorsqu'une voix féminine me répondit. Elle semblait venir de l'au-delà mais je la reconnus.
- Alison... Alison... Alison... criai-je.
Je ne savais plus quoi dire. Je prononçais son nom et il me paraissait que tout autre mot serait de trop. Elle comprit certainement au ton désespéré de ma voix que je me trouvais accablé d'émotion. Elle me répondit après une longue pause.
- J'attends devant le téléphone depuis hier...
- Je voulais que tu sache que je t'aime. Je déplore tout ce que j'ai fait. Je regrette que tu ais souffert à cause de moi. Je donnerai ma vie pour te savoir heureuse... N'oublie jamais ce que je vais te dire. Tu m'entends ? Tu me manques. Je pense tout le temps à toi. Je n'ai jamais aimé personne autant que je t'aime...
- J'arrive mercredi soir. Tu m'attendras à laéroport, n'est-ce pas ? Je pars en trois heures. Je penserai à toi... Je suis très heureuse, Alec. Toi aussi, tu es heureux, n'est-ce pas ? Rien ne nous séparera plus, je promets, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est ainsi, cherie, c'est vrai... Rien ne nous séparera plus. Je suis très heureux.
Je ne sais pas ce que j'avais encore ajouté, mais mes paroles se sont noyées dans le mugissement de l'océan.
Maintenant je pouvais mourir tranquillement.
Je ne dormis pas durant deux nuits. Je suivai à la radio et à la télévivision les nouvelles qui étaient données d'heure en heur. Je guettais le moment oû on annonçerait la chutte de l'avion avec lequel voyageait Alison. Mercredi soir je suis allé à l'aéroport. Alison arriva plus belle que jamais, resplendissant de bonheur. Je l'embrassai comme si elle revenait d'un autre monde, ne pouvant pas croire qu'elle était là, vivante, gaie, pleine d'enthousiasme et d'espoir.
Nous décidâmes de nous marier dans les plus brefs délais permis par la loi. Lorsqu'Alison me remit son certificat de naissance j'y jetai un regard et je tressaillis. Je la regardai longuement et lui demandai avec une certaine séverité dans le ton:
- Pourquoi n'écris-tu ton nom avec deux "s," tel qu'il figure dans le certificat : Alisson.
Elle me regarda étonnée et craintive.
- C'est plus bref, n'est-ce pas ? Cela te fâche ?
Je ris.
- Non... c'est seulement qu'à cause de cette lettre "s" je me suis acheté un revolver.
Elle commença à rire.
- Tu plaisantes, n'est-ce pas ?
- Bien entendu cherie, dis je en lembrassant.
FIN